ACTUALITES — 03 février 2015

Alors qu’il y a quelques jours se tenait la conférence de presse des César 2015 (dont vous pouvez retrouver mon compte rendu, ici), hier soir avait lieu la cérémonie des prix Lumières qui célébraient cette année leurs 20 ans et à laquelle j’ai eu le plaisir d’assister comme chaque année, une soirée qui se distingue toujours par le bon esprit, dénué de cynisme, et la convivialité qui y règnent. Le palmarès de cette cérémonie de remise de prix dont les lauréats sont élus par les journalistes de la presse étrangère basés à Paris et réunis au sein de l’Académie des Lumières préfigure souvent celui des  César, à l’exemple des Golden Globes avec les Oscars.

La cérémonie était cette année présentée par un tandem chic et de choc, Estelle Martin et Patrick Fabre que les lecteurs de ce blog connaissent aussi comme directeur artistique du formidable Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz.

Le film dont je n’ai eu de cesse de vous parler tant il m’a bouleversée, tant il est sublime et nécessaire, « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako, l’oublié du palmarès cannois, a (enfin!) été récompensé hier soir et même doublement récompensé puisqu’il a reçu  le prix Lumières du meilleur film et du meilleur réalisateur. Il succède ainsi à « La vie d’Adèle » d’Abdellatif Kechiche.  Un film d’une maîtrise époustouflante, d’une beauté flamboyante, étourdissante, un film d’actualité empreint d’une poésie et d’une sérénité éblouissantes, de pudeur et de dérision salutaires, signifiantes : un acte de résistance et un magnifique hommage à ceux qui subissent l’horreur en silence. Sissako souligne avec intelligence et retenue la folie du fanatisme et de l’obscurantisme religieux contre lesquels son film est un formidable plaidoyer dénué de manichéisme, parsemé de lueurs d’humanité et finalement d’espoir, la beauté et l’amour sortant victorieux dans ce dernier plan bouleversant, cri de douleur, de liberté et donc d’espoir déchirant à l’image de son autre titre, sublime : « Le chagrin des oiseaux ». Le film de l’année. Bouleversant. Eblouissant. Brillant.  Deux récompenses amplement méritées après l’incompréhensible absence de ce film au palmarès cannois. Qu’en serait-il des César? L’actualité (en plus des qualités intrinsèques de ce chef d’œuvre) influera-t-elle sur les votes du jury et le film de Sissako sera-t-il le grand vainqueur de cette 40ème cérémonie, le film étant nommé dans 8 catégories différentes. Réponses le 20 février.

 

 Karin Viard, certes désopilante et toujours très douée dans le registre comique, a reçu le prix Lumières de la meilleure actrice pour  « La Famille Bélier » et « Lulu, Femme Nue » face à Juliette Binoche (celle vers laquelle allait ma préférence), pourtant splendide dans la polysémique mise en abyme d’Olivier Assayas (qui ne récoltait malheureusement qu’une nomination), mais aussi face à Emilie Dequenne, Charlotte Gainsbourg (exceptionnelle dans « Trois cœurs » de Benoît Jacquot et « Samba » de Eric Toledano et Olivier Nakache et nommée pour les deux, incarnant dans le second   une Alice dotée d’une folie douce, entre force et fragilité, rendant son personnage séduisant, agaçant avec charme, passant du rire aux larmes, et nous faisant nous aussi passer du rire aux larmes), Adèle Haenel et Sandrine Kiberlain.

« La famille Bélier » d’Eric Lartigau a reçu une deuxième récompense. La jeune Louane Emera (découverte dans l’émission « The Voice ») a ainsi été récompensée du prix Lumières de la révélation féminine.  La révélation féminine de cette année reste pour moi Lou de Laâge dans « Respire » de Mélanie Laurent . Lou de Laâge   excelle une nouvelle fois dans ce rôle de manipulatrice qui, sous des abords au départ particulièrement affables, va  se révéler venimeuse, double, perverse. Un film à la fois intemporel (Mélanie Laurent ne situe d’ailleurs pas vraiment l’intrigue dans une époque précise) et dans l’air du temps (mais qui ne cherche pas à l’être) qui peut-être en aidera certain(e)s à fuir et ne pas se laisser enfermer par ces « ami(e)s » toxiques qui, avancent masqué(e)s, séduisent tout le monde avec une habileté et une ingénuité fourbes, pour mieux  exclure la proie choisie, se l’accaparer, puis la détruire. Un film dont la brillante construction met en lumière la noirceur et la détermination destructrices de ces êtres, nous plongeant avec Charlie dans cet abyme mental en apparence inextricable. Un film d’une remarquable maîtrise et justesse, au parfum pernicieusement envoûtant, prenant, parfaitement maîtrisé du premier au dernier plan qui est d’une logique aussi violente qu’implacable. Le dénouement apparaît en effet finalement comme la  seule respiration et la seule issue possibles. Un film qui m’a laissée à bout de souffle, longtemps après le générique de fin.

« La famille Bélier », film sympathique au fort potentiel émotionnel, simple, imparfait, populaire a étonnamment récolté les votes de la presse internationale. En sera-t-il de même avec « les professionnels de la profession » aux César (le film est nommé 6 fois)?

Le choix était tout aussi cornélien pour le prix du meilleur acteur, avec un cas de figure inédit et néanmoins prévisible tant les deux comédiens en question excellent dans leurs rôles: deux acteurs étaient ainsi nommés pour un même rôle dans deux films différents, Gaspard Ulliel dans le film de Bonello sur Saint Laurent et Pierre Niney dans le film de Jalil Lespert, également sur Saint Laurent. C’est le premier qui a été récompensé, peut-être en raison de la projection du film en compétition du dernier Festival de Cannes, alors mis en lumière auprès de la presse internationale, un film également postérieur et plus récent dans les esprits que celui de Jalil Lespert. Sa performance méritait de toute façon d’être récompensée. Un acteur qui n’a pas encore eu les grands rôles qu’il mérite (déjà bouleversant et remarquable dans « Les Egarés » de Téchiné, il y a quelques années) comme l’a également prouvé son très beau et humble discours hier soir.

Mon choix penchait pourtant pour le second, autant pour le film que pour la performance, soutenant Pierre Niney depuis que son jeu m’avait totalement subjuguée dans « J’aime regarder les filles » découvert au Festival de Cabourg. Dans le « Yves Saint Laurent » de Jalil Lespert, il a l’intelligence de ne jamais tomber dans l’imitation mais il EST littéralement Yves Saint Laurent, dans sa touchante complexité, ses démons, sa vulnérabilité, sa gaucherie, son talent, sa gentillesse (presque une qualité audacieuse quand le cynisme est tristement à la mode). Un film qui fait  subtilement danser et s’entrelacer élégance et irrévérence, douceur et noirceur, gaieté de l’art et mélancolie de l’artiste, au chic  rock’n’roll. Un film universel sur un homme singulier.  Un film qui a du style, comme celui dont il retrace l’existence et « les modes passent, le style est éternel » disait ainsi Yves Saint-Laurent. Un mélange d’extravagance et de vulnérabilité comme celles qui caractérisaient Saint Laurent, de couleurs joyeuses comme celles du Maroc qu’il affectionnait tant et de mélancolie ou peut-être de « ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent », et qui porte « le beau nom grave de tristesse » pour paraphraser Sagan. Et, surtout, la performance d’un acteur, Pierre Niney, (qui ne donne jamais l’impression d’en être une) à la démesure de la personnalité qu’il incarne. Deux artistes aussi fascinants l’un que l’autre. La découverte de la vie et des talents fascinants de l’un révèle le talent éblouissant de l’autre. Un bel hommage à la mode dont Saint Laurent a fait un art, aussi (il suffit de voir la Collection Mondrian mais aussi toutes celles tant imprégnées des autres arts, de peinture essentiellement), et à cette passion (créatrice, amoureuse) chère à Jack London  qui suscite certes la souffrance mais qui fait aussi tellement vibrer, se surpasser, se mettre en danger. Exister. Etre libre. Oui, Saint Laurent était un être magnifiquement libre.

  Roman Duris figurait également parmi les nommés pour « Une nouvelle amie » de François Ozon. Le comédien éprouve un plaisir, communicatif, à incarner ce personnage donnant vie à une Virginia, diaboliquement féminine et férocement présente, un  personnage haut en couleurs et charismatique, singulièrement touchant.  Dans ce nouveau film trouble, troublant, d’un classicisme équivoque, d’un charme ambigu, Ozon fait une nouvelle fois brillamment coïncider le fond et la forme et fait se rencontrer Almodovar, Woody Allen, Xavier Dolan avec un zeste d’Hitchcock, mais ce serait faire offense à Ozon que de l’enfermer dans ces comparaisons, aussi prestigieuses soient-elles, tant chacun de ses films portent la marque de son univers, à l’image de ses personnages : singulier et d’une jubilatoire ambivalence. J’attends déjà le prochain avec impatience…

Et puis, bien sûr, le bouleversant Benoît Poelvoorde évoqué plus haut (qui n’est pas nommé pour les César à l’image de « Trois cœurs », film pourtant remarquable de Benoît Jacquot).

Egalement remarquable dans « La prochaine fois je viserai le cœur » et « L’homme qu’on aimait trop », Guillaume Canet figurait également aussi parmi les nommés.

Pour le meilleur film francophone, « Deux jours, une nuit » des frères Dardenne l’a emporté devant  « Mommy », la fable sombre inondée de lumière, de musique, de courage de Xavier Dolan.  Un film poignant qui évite toujours l’écueil du pathos, un film illuminé par une actrice, Marion Cotillard (nommée aux Oscars) qui n’a pas fini de révéler toute la palette de son talent et qui, ici, fascine, éblouit dans le rôle de cette femme qui s’accepte, retrouve son identité, et demande à ses anciens collègues de répondre à un terrible dilemme: la morale  ou la raison. Magistral, une fois de plus, dans l’analyse des âmes que les Dardenne sondent toujours avec une folle humanité.

 

 

« Bande de filles » de Céline Sciamma a reçu le prix spécial du jury.

Le prix Lumières 2015 du meilleur scénario original ou adaptation a été attribué à « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ». Là aussi un choix surprenant. Je lui préférais de très loin celui de « La French » de Cédric Jimenez  (qui n’a récolté que deux nominations aux César, pour les décors et les costumes) qui a remis à l’honneur le polar à la française. Un « french » film doté des qualités que certains prêtent uniquement au cinéma américain, oubliant un peu vite ou méconnaissant l’histoire du cinéma français, riche de chefs d’œuvre du cinéma policier. Plus qu’un film policier, une page de notre Histoire (passionnantes scènes avec Gaston Defferre, sur son rôle trouble), un récit à la fois intime et spectaculaire palpitant, le film qui réconcilie les années 1970 avec le cinéma contemporain et qui plaira autant aux amateurs de l’un qu’aux amateurs de l’autre, mais aussi aux amoureux du cinéma de Scorsese (vers lequel lorgne évidemment Jimenez autant de par ses mouvements de caméra, la construction du film, son univers que l’usage de la musique, notamment, à noter, une bo remarquable) qu’à ceux de celui de Deray ou Verneuil. Bref, 2H15 que vous ne verrez pas consacrer à « La French » et que vous auriez tort de ne pas  passer dans la ville de « Borsalino » avec un face-à-face qui a la force du duo/duel Delon/Belmondo.

 

A l’honneur de cette 20ème édition:  Jean-Pierre Mocky, « plus grand caricaturiste du cinéma français »,  invité d’honneur: . Comme chaque année, un cinéma étranger était également mis à l’honneur, cette année le cinéma marocain. Un hommage a également été rendu au producteur Daniel Toscan du Plantier, notamment par Melita Toscan du Plantier et Sylvie Pialat (heureuse productrice de « Timbuktu ».)

 

La toujours sublime Angelica de Visconti, Claudia Cardinale, présidente d’honneur des Prix Lumières 2000 et 2006, a illuminé la soirée de sa radieuse présence. Victoria Abril (présidente d’honneur 2013) et Catherine Jacob (présidente d’honneur 2012) étaient également présentes.

PALMARES COMPLET DES PRIX LUMIERES 2015

Meilleur film
Timbuktu, Abderrahmane Sissako

Meilleur réalisateur
Abderrahmane Sissako, Timbuktu

Meilleur scénario original ou adaptation
Philippe de Chauveron, Guy Laurent – Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu

Meilleure actrice
Karin Viard, La Famille Bélier et Lulu, Femme Nue

Meilleur acteur
Gaspard Ulliel, Saint Laurent

Révélation féminine de l’année
Louane Emera, La Famille Bélier

Révélation masculine de l’année
Kevin Azais, Les Combattants

Meilleur premier film
Les Combattants, Thomas Cailley

Meilleur film francophone (hors de France)
Deux jours une nuit, Jean-Pierre et Luc Dardenne, Belgique

Prix spécial du jury
Célina Sciamma pour Bande de filles

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Sandra Mézière

Blogueuse et romancière. Passionnée, avant tout. Surtout de cinéma et d'écriture. Diplômée en droit, sciences politiques, médiation culturelle (mémoire sur le cinéma avec mention TB) et d'un Master 2 professionnel de cinéma. 15 fois membre de jurys de festivals de cinéma (dont 10 sur concours d'écriture). 21 ans de pérégrinations festivalières. Blogueuse depuis 13 ans. Je me consacre aujourd'hui à ma passion, viscérale, pour le cinéma et l'écriture par l'écriture de 7 blogs/sites que j'ai créés ( Inthemoodforfilmfestivals.com, Inthemoodforcinema.com, Inthemoodfordeauville.com, Inthemoodforcannes.com, Inthemoodforhotelsdeluxe.com, Inthemoodforluxe.com... ), de romans, de scénarii et de nouvelles. en avril 2016, a été publié mon premier roman au cœur des festivals de cinéma, aux Editions du 38: "L'amor dans l'âme". Pour en savoir plus sur mon parcours, mes projets, les objectifs de ce site, rendez-vous sur cette page : http://inthemoodforfilmfestivals.com/about/ et pour la couverture presse sur celle-ci : http://inthemoodforfilmfestivals.com/dans-les-medias/ . Je travaille aussi ponctuellement pour d'autres médias (Clap, Journal de l'ENA, As you like magazine etc) et je cherche également toujours à partager ma passion sur d'autres médias. Pour toute demande (presse, contact etc) vous pouvez me contacter à : inthemoodforfilmfestivals@gmail.com ou via twitter (@moodforcinema, mon compte principal: 5200 abonnés ). Vous pouvez aussi me suivre sur instagram (@sandra_meziere).

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